Les derniers rayons du soleil teintaient le ciel de reflets orangés, le vent s’était calmé et seul le sommet des majestueux peupliers d’Italie qui bordaient la route, ondulait encore en un majestueux ballet. Aurore était plongée dans ses pensées, absorbée et insensible à la beauté toute champêtre du paysage qu’elle parcourait au volant de son coupé sport. Cela faisant maintenant deux bonnes heures qu’elle roulait, les cheveux au vent, ray-ban vissées sur ses yeux... tristes.
Son père l’avait pourtant prévenue et elle se sentait idiote de ne pas l’avoir écouté. « Quel salaud quand même » pensa-t-elle en repassant une fois de plus dans sa tête le film de la soirée de la veille. Sébastien n’avait eu d’yeux que pour la capitaine de l’équipe de basket, snobant Aurore désespérée au bord de la piste. Ce qui n’aurait pu être qu’une querelle d’amoureux avait pris ensuite des allures dramatiques et aujourd’hui Aurore fonçait à l’inconnu sur les routes de campagne.
Mais le soir avançait à grands pas et il lui fallait bien penser s’arrêter quelque part pour la nuit. Peu lui importait l’endroit, du moment qu’il fut calme et... triste. Aurore s’étonna de cette dernière pensée, elle d’habitude si positive ne concevait pour la prochaine nuit qu’un endroit triste pour se reposer, « un endroit à l’image de mon moral » conclut-elle.
Un panneau longeant la route attira son attention : « chambres pour touristes », prochaine sortie à droite. Aurore hésita l’espace d’un instant, puis, d’un mouvement sec, enclencha le clignotant avant de prendre le chemin qui menait à ce qui lui sembla être de prime abord une maison de maître, comme celles que l’on rencontrait dans les plantations de coton américaines. Grande, toute blanche, bordée de colonnes avec un auvent majestueux.
Deux voitures étaient déjà garées sur les cailloux blancs qui délimitaient l’espace réservé au parking. En descendant, Aurore jeta un regard circulaire sur les lieux, c’était un endroit magnifique, des centaines de fleurs étaient éparpillées dans des parterres parfaitement entretenus et le parc était ceint d’arbres centenaires. Les lumières s’allumèrent inondant d’une clarté paisible la façade de l’hôtel, la nuit venait de tomber et Aurore, son petit bagage à la main se dirigea d’un pas décidé vers l’accueil.
Le hall était superbe, sobre, mais décoré avec goût. Un homme d’un âge indéterminé se tenait derrière le comptoir, il reçut Aurore avec un grand sourire et un léger accent qui trahissait ses origines slaves. Il restait deux chambres, une petite et « la suite ». Aurore eut une moue amusée en l’entendant prononcer avec emphase « la suite ». Ni d’une, ni de deux, elle opta pour « la suite », intriguée et ravie de se faire ce petit plaisir.
« C’est génial ! » lâcha-t-elle en découvrant une grande chambre attenante à un petit salon, complétée d’une salle de bain carrelée de motifs floraux. Voilà qui la mettait de bonne humeur et, peu à peu, son esprit se détachait de ses déboires sentimentaux, Sébastien était loin et elle n’allait quand même pas maugréer toute la soirée. Aurore prit une douche, puis revêtit sa petite robe noire, sa préférée, avant de descendre vers le bar qui précédait la salle du restaurant.
Deux hommes étaient attablés à même le comptoir et ce qui amusa Aurore fut qu’ils se tenaient aux deux extrémités opposées, comme deux personnes qui ne se connaissent pas et ne veulent surtout pas établir de relation entre elles. Se piquant à un jeu imaginaire, elle décida de s’asseoir juste au centre afin de bien fixer par sa présence la séparation entre ces deux « piliers du bar », ce qu’elle fit avec un petit sourire aux lèvres.
Celui qui était assis sur sa gauche était assez bien habillé, à l’exception de sa curieuse cravate à moitié dénouée. Aurore remarqua qu’il n’avait de cesse de la dévisager, mais elle fit semblant de ne pas s’en apercevoir et tourna son regard vers l’homme situé à sa droite et qui n’avait d’œil, lui, que pour son verre, qu’il tournait sans arrêt dans sa main, essayant visiblement de faire fondre le glaçon qui trônait, désormais seul, dans le fond du verre vide. Aurore ressentait de la peine pour cet homme, visiblement triste, plus triste qu’elle pensât-elle. Elle but à petites, toutes petites gorgées, son cocktail blue-mery , façon shaker, tout en regardant alternativement les deux hommes et le silence se fit oppressant.
Soudain, sans trop savoir pourquoi, sans la moindre préméditation, Aurore se mit à chantonner doucement. L’endroit jusqu’alors lugubre et sans vie se mua comme par magie en un lieu qui avait une âme. La voix mélodieuse d’Aurore transformait le bar, elle l’éclairait, l’aérait, le dépoussiérait, l’éblouissait et ses deux compagnons surpris et émerveillés ne restèrent pas insensibles. Le cravaté n’avait d’yeux que pour sa voix et le glaçonné avait enfin levé la tête de son verre et la regardait médusé. Le son cristallin de la voix d’Aurore avait brisé le froid qui envahissait cet espace et tous semblaient la remercier de ce moment « hors du temps » qu’elle leur accordait.
Laissant ses deux compagnons échanger maintenant entre eux, Aurore alla dîner, elle n’avait pas vraiment d’appétit et été plutôt pressée d’aller se coucher, car elle avait du sommeil en retard, accumulé la nuit précédente, trop préoccupée qu’elle était par sa dispute avec Sébastien.
L’hôtel était parfaitement calme, à moins que son sommeil fût de plomb, toujours est-il qu’Aurore se réveilla en pleine forme le lendemain matin et, oh joyeuse surprise, de fort bonne humeur. Elle ouvrit sa fenêtre et huma longuement les parfums délicats des fleurs qui voltigeaient jusqu’à elle, emportés par un vent léger. Les oiseaux gazouillaient en volant au-dessus des parterres et le soleil, déjà proche du zénith, inondait un ciel uniformément bleu.
En se dirigeant vers la salle où l’on servait les petits-déjeuners, Aurore passa devant le bar et repensa à la soirée de la veille et à ses deux rencontres. Elle sourit en se remémorant le culot dont elle avait fait preuve en entonnant cet air qui avait transformé l’atmosphère du lieu, et dont il lui semblait qu’il flottait encore quelques notes. Ce matin elle avait faim et se resservit trois fois en croissants sans se préoccuper le moins du monde de sa ligne. « Trop bon » lâcha-t-elle sans même s’en rendre compte, ce qui déclencha le rire de la serveuse.
Elle rendit ensuite sa clé et avant de prendre le volant décida de faire le tour du parc. Elle n’avait pas eu le temps de découvrir l’autre côté de l’hôtel, la nuit étant tombée trop vite et elle s’extasiait maintenant en découvrant tous les charmes de cette étonnante bâtisse.
Assis sur les marches qui descendaient vers le jardin, se tenait le glaçonné, tout sourire aujourd’hui et qui la voyant l’appela pour lui proposer gentiment de s’asseoir à ses côtés. De bonne grâce, Aurore accepta, un peu surprise, mais tout de même ravie. « Mademoiselle, je voulais vous remercier pour la soirée d’hier », entama-t-il, avec dans la voix un filet d’émotion qui ne passa pas inaperçu aux oreilles d’Aurore. Elle lui sourit tout en faisant une moue interrogative et il reprit, « vous ne pouvez savoir à quel point vous m’avez été d’un grand secours. Sans vouloir vous exposer mes soucis, sachez simplement que j’étais au bout du rouleau et que j’en avais assez de tout ce que la vie m’afflige. C’est alors que vous êtes arrivée, petit bout de femme, avec votre simple grâce, votre sourire angélique et votre voix si douce vous m’avez fait comprendre qu’il y a encore de belles choses à découvrir dans ce monde, et que des instants comme celui-là méritent d’être vécu. Si vous le permettez, pour ce que vous m’avez apporté, j’aimerais vous embrasser. » Aurore émue, mais tellement heureuse, accepta et se laissa embrasser quatre fois.
Sur le chemin du retour, elle repassait en boucle sa soirée et sa rencontre matinale. Elle qui était arrivée si triste, avait rencontré une âme plus en peine que la sienne, et elle avait réussi à lui rendre le sourire. Puis au fur et à mesure qu’elle cheminait, ce fut le souvenir de cette improbable rencontre qui à son tour lui rendit l’espoir et vida son cœur des tourments qui le chaviraient encore.
À peine fut elle arrivée à son domicile, quelle se précipita dans les bras de Sébastien qui se tenait tristement devant sa porte, se demandant avec inquiétude, s’il la reverrait un jour. Cet hôtel, à jamais gravé dans la mémoire d’Aurore, fut par elle rebaptisé, « hôtel du bonheur retrouvé. »
[Note technique : ce texte a été écrit lors d’un atelier d’écriture, en trois temps, à partir de trois consignes successives. Je vais vous faire une autre note pour vous expliquer tout ça...]
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